Alexandre Bazin :<br>« Je prends le temps »

Alexandre Bazin :
« Je prends le temps »

C’est à l’occasion de la sortie de la vidéo d’Annina Roescheisen A Love Story, que nous avons rencontré l’ingénieur et compositeur Alexandre Bazin. Ce membre du Groupe de recherches musicales (GRM) nous raconte son parcours et ses premiers pas dans la composition à l’image. 

Plus qu’une passion, le son est aujourd’hui pour toi un métier. Peux-tu nous expliquer comment est né cet intérêt pour la musique ? 

J’ai commencé à m’intéresser à la musique par le biais du classique et par le piano que j’étudiais au conservatoire. J’avais des horaires aménagés, le matin cours et l’après midi, solfège, danse ou chorale. J’ai évolué comme ça pendant huit ans dans un environnement absolument génial, le CNR de Lyon. On habitait à deux pas du quartier historique, le gallo romain, un lieu magique pour l’apprentissage et la création. J’ai eu aussi la chance d’apprendre avec un très bon professeur, Svetlana Eganian, concertiste du CNSM. Elle m’a beaucoup appris sur la sensibilité du jeu, le toucher. J’ai étudié Bach, Schubert, Liszt, Chopin mais je ne restais qu’un interprète et cela ne me convenait pas. J’ai voulu me libérer de la partition et j’ai donc commencé le jazz, à mes yeux le genre le plus noble pour maîtriser l’improvisation. J’avais alors 12 ans, il a fallu tout réapprendre, les harmonies, les accords, le temps…Dans le classique on joue beaucoup ad libitum, il faut ressentir les choses. Le jazz, lui, est bien plus carré. Il demande beaucoup de précision, je l’ai étudié pendant huit ans sans relâche. Je jouais constamment, certaines périodes huit heures par jour, j’allais à la discothèque municipale écouter tous les disques que je pouvais, c’était une obsession.

Parallèlement à la même époque, j’avais un grand frère qui écoutait beaucoup de rock et qui possédait une montagne de disques. Il m’a initié. Est venue ensuite la question de l’enregistrement, comment mettre tout ça sur un support. Dans les pochettes que j’ouvrais, je regardais le nom des studios, des ingénieurs, le matériel utilisé. Un beau jour j’ai fini véritablement par plonger dedans en rentrant dans une classe d’électro acoustique. J’ai découvert la prise de son, l’enregistrement, l’exploration sonore, toutes les possibilités qu’offre la manipulation du son. Mon parcours musical s’est donc nourri de tout ça, du classique, du jazz, du rock, de l’électro accoustique. Je me suis aussi intéressé à la radio, j’étais bénévole à Radio Campus Bordeaux. Ces passions m’ont amené au Groupe de recherches musicales (GRM). J’y ai appris mon métier d’ingénieur du son tout en continuant à côté mon parcours musical.

« Ça faisait longtemps que je voulais
composer réellement à l’image »

En quoi consiste exactement le GRM ?

Pour bien le définir, c’est un lieu de recherche et de création musicale. On reçoit des compositeurs en résidence, ils travaillent autour d’outils qui sont développés au GRM, les GRM Tools. Il y a des programmes, des concerts…Personnellement, je réalise des émissions de radio. J’ai travaillé avec Christian Zanési, Christophe Bourseiller, David Jisse sur des programmes musicaux pendant 10 ans. Il y a eu notamment Electromania, une émission dédiée à la musique expérimentale qui m’a beaucoup apportée.

Aujourd’hui tu es ingénieur du son, comment assouvis-tu cette soif de composition ?

Je mène cela sur deux fronts. Il y a un duo avec Jonathan Fitoussi, le groupe Two colors. On y exploite vraiment l’idée d’une musique originale riche, avec des timbres et des instruments divers, c’est le mélange de tout ça qui nous intéresse. De manière personnelle, je partage cette même approche. J’ai travaillé sur des albums avec Fréderic Leibovitz, le directeur de Cézame, une librairie musicale spécialisée dans la musique à l’image. Difficile de ne pas mentionner Christian Zanési, le directeur artistique et directeur adjoint du GRM, qui m’a ouvert les portes sur la synchronisation. On m’a proposé de faire des génériques radios, des habillages d’antenne. J’ai travaillé avec le directeur artistique de Canal + pour des chaines du cable, mais également avec France 3, France 5 et indirectement Sky Deutschland. Il y a eu en plus cette collaboration avec un chorégraphe, une expérience fascinante de composer sur de la danse, c’est quelque chose que j’aimerais renouveler.

Et puis il y a ton dernier travail, A Love Story d’Annina Roescheisen…

Oui, c’est une vidéo d’art. Lorsqu’on est entré en contact, elle venait de finir sa vidéo et cherchait un compositeur. Ça faisait longtemps que je voulais composer réellement à l’image. Ce fut une vraie chance car Anninna laisse une belle place à la musique et ça, c’est très agréable. J’ai vraiment apprécié son film, ce côté minéral, sauvage. Ils ont tourné au village de Peillon, dans une réserve naturelle, c’est absolument magnifique.

Comment avez vous procédé pour cette collaboration ?

Elle m’a envoyé la vidéo que j’ai regardée une vingtaine de fois. Lors de notre premier rendez-vous, je suis arrivé avec plusieurs feuilles où j’avais fait tout le découpage du film. J’ai réalisé des essais avec des morceaux pour voir ce qui pouvait marcher, trouver la bonne atmosphère. Ensuite, j’ai attaqué mon travail au piano. Je trouvais que c’était intéressant de créer des passages et des ambiances différentes sur une vidéo de 20 minutes. Dans le film d’art, c’est beaucoup de sound design, j’ai pensé qu’aller à contre courant et mettre de la musique harmonique et mélodique pouvait être une piste intéressante.

Dans cette vidéo, la musique accompagne l’image sans discontinuité, une liberté que tu n’aurais peut-être pas dans un court ou un long métrage ?

Oui, c’est vrai mais nous avons tout de même beaucoup discuté, je n’étais pas livré à moi même. Annina m’a par exemple demandé de refaire une partie qui lui plaisait moins. C’est agréable d’être confronté à quelqu’un, de ne pas être seul dans un studio, d’avoir un échange et d’essayer de se rapprocher au maximum d’une idée commune. Un cadre comme celui ci est très stimulant, ça pousse à la créativité et les délais, assez courts, mettent une grosse pression. C’est important d’être sous stress, de sentir l’angoisse de la feuille blanche.

Aujourd’hui, aimerais-tu continuer dans la composition à l’image ?

Oui. Je me suis beaucoup épanoui sur ce projet. Ce n’est pas toujours facile mais j’ai trouvé ça hyper excitant, vraiment différent de mes expériences sur l’habillage sonore. J’espère pouvoir le refaire et pourquoi pas dans le cinéma, l’avenir nous le dira.

Le générique du film Les Aventuriers

Le cinéma justement, parle nous un peu des compositeurs qui t’inspirent.

Il y en a énormément, j’ai même fait une petite liste (ndlr – il sort la liste de sa poche)…De Roubaix avec Les aventuriers, Dernier domicile connu, Morricone. Ce sont des compositeurs que je peux écouter à longueur de journée.

Des compositeurs qui expérimentent d’ailleurs beaucoup.

Cette recherche du timbre, de la sonorité étrange, c’est quelque chose de passionnant. Il y a un autre compositeur que j’adore, c’est Cliff Martinez, sur la bande son de Solaris. Jerry Goldmsith aussi avec La planète des singes. C’est absolument extraordinaire, ça embrasse tellement de chose. Également Nick Cave et L’assassinat de Jesse James. C’est une direction que je voulais d’ailleurs prendre pour la vidéo d’art. J’aime cette vision, presque pas de montage, c’est du cinéma qui prend le temps. C’est bien de prendre son temps. On est dans une société un peu hystérique où tout va très vite. Chez moi, j’ai une salle, avec une platine et un fauteuil. Je m’installe, j’écoute la musique et je ne fais rien d’autre. Je prends le temps.