Le Pupitre du Fou :<br>Cache-Misère

Le Pupitre du Fou :
Cache-Misère

Il y a de cela quelques semaines, je vous disais tout le bien que je pensais du travail de Yoko Kanno sur Cowboy Bebop, le space opera anime et anticonformiste de Shin’ichirô Watanabe. Plutôt que d’avoir recours à un score symphonique « à la John Williams », un choix quasi-systématique depuis le succès de Star Wars en 1977, Kanno et Watanabe avaient préféré opter pour un son radicalement différent, mélange de jazz, de blues et de rock, soulignant ainsi la profonde nostalgie qui irrigue leur univers (presque rétro) futuriste. Sur le fond comme sur la forme, la réussite reste indiscutable. C’est avec la même envie de briser les codes en vigueur que James Gunn a élaboré la bande originale de son blockbuster produit par Marvel, Les Gardiens de la Galaxie. Plutôt que de trancher en faveur d’un style bien spécifique, le cinéaste a voulu jouer sur deux tableaux, une compilation de standards rock, soul et pop des 60’s-70’s, et un score tout à fait traditionnel confié à son complice Tyler Bates. Le meilleur des deux mondes ? Sur le papier, oui. Dans les faits, c’est une toute autre affaire.

Tout part, il faut bien le dire, d’une très belle idée. Enlevé par une bande de pirates extra-terrestres alors qu’il n’était encore qu’un enfant, Peter Quill aka Star-Lord (Chris Pratt) ne conserve, comme seul lien avec la Terre qui l’a vu naître, qu’un vieux walkman et une cassette regroupant une sélection de morceaux amoureusement choisis par sa mère. Autrement dit, l’humanité du personnage principal s’exprime par la musique. Et pas n’importe laquelle puisqu’en privilégiant des musiciens américains et anglais des 60’s et des 70’s à tendance hippie/psychédélique/peace and love, c’est tout un esprit libertaire et anticonformiste qui est invoqué. Réalisateur et scénariste, James Gunn semble ainsi annoncer que, par un joli tour de passe-passe musical, son blockbuster n’aura rien de formaté, de conventionnel.

I'm not in Love - 10cc

Et, sur presque toute une moitié de métrage, il respecte sa note d’intention avec un certain talent. Assez émouvant, le prologue qui intervient avant même l’apparition du logo rouge vif de Marvel, fait un très bel usage du slow « I’m not in love » du groupe 10cc. D’extra-diégétique, la chanson devient vite diégétique, à peine audible à travers les écouteurs du walkman d’un enfant qui, dans un couloir d’hôpital, seul, tente de trouver le courage nécessaire avant d’aller faire ses adieux à sa mère en phase terminale d’un cancer. Non seulement les paroles de la chanson (« I’m not in love (…) Big boys don’t cry ») reflètent l’état d’esprit, les aspirations et la philosophie en devenir du jeune Peter Quill (émotions réprimées, ne pas pleurer, se sentir adulte, détaché) mais, par le simple fait de baisser le volume dès lors que la source de la musique est identifiée, le caractère profondément intimiste du walkman et de la compilation de chansons s’impose avec une évidence remarquable. Là, on se dit que ce n’est qu’une ruse, que le refus des conventions de la science-fiction « traditionnelle » – coutumière d’un symphonique glorieux où les fanfares de John Williams et les compositions virtuoses de Jerry Goldsmith et de James Horner pour les Star Trek cinéma sont devenues primordiales pour asseoir le prestige d’une grande aventure spatiale – n’est là que pour endormir la méfiance du spectateur. Après tout, Les Gardiens de la Galaxie est l’adaptation friquée et risquée d’un comics méconnu et une petite dose d’irrévérence n’est pas de trop afin de marquer son territoire, de se différencier du lot pour mieux rentrer dans les clous par la suite. Pourtant, la séquence générique persiste dans ces partis-pris.

« Tout comme Tarantino, Gunn avoue avoir diffusé sa musique sur le plateau de tournage »

Devenu adulte, Peter Quill est à présent une sorte de croisement entre Indiana Jones et Han Solo, un mercenaire opérant à des millions d’années lumière de sa planète d’origine. Sur un monde lointain et hostile, alors qu’il est en pleine exploration d’une cité en ruine, notre héros, conforté par la présence d’une atmosphère respirable, se débarrasse de son respirateur aux allures de masque futuriste pour sortir son vieux walkman et poursuivre son périple au son du « Come and Get Your Love » de Redbone. Magnifiquement chorégraphiée, la scène est désopilante, rythmée et fait jeu égal avec le flair musical légendaire dont use et abuse Quentin Tarantino dans tous ses films. D’ailleurs, tout comme Tarantino, Gunn avoue avoir diffusé sa musique sur le plateau de tournage, histoire d’aider les acteurs et l’équipe technique à se caler sur le rythme désiré. Et, en démontrant que notre héros se rattache en permanence à ses racines humaines, même à l’autre bout de l’univers, la solitude de ce dernier s’en trouve réaffirmée. En déjouant les clichés et les craintes, James Gunn parvient à faire sens, moins en usant de l’image que de la musique. Deux autres scènes situées un peu plus en avant réitèrent l’exploit. Lors de son arrivée dans une prison spatiale de haute sécurité en compagnie de ceux qui deviendront ses compagnons d’infortune, Quill se voit dépossédé de tous ses objets personnels dont sa précieuse musique. Impuissant face au garde qui profite du walkman, il ne peut que contenir sa colère et sa tristesse d’être ainsi « coupé » du précieux objet.

Une scène déjà mythique ?

Renversant l’effet utilisé lors du prologue (on bascule ici du diégétique vers l’extra-diégétique), le réalisateur souligne l’attachement inconditionnel du héros à cette musique qui a fait de lui l’homme qu’il est devenu et annonce les risques fous qu’il prendra par la suite afin de récupérer son bien. Les Ooga-Chaka Ooga-Chaka sauvages et délirants de « Hooked On A Feeling » (littéralement, « accroc à un sentiment ») illustrent cette séquence à la perfection. Dernier moment de grâce et même procédé pour marquer une amorce de romance entre Quill et Gamora (Zoé Saldana), la belle guerrière à la peau verte. Ce qui s’annonce comme un flirt désinvolte prend une tournure toute autre lorsque le héros est questionné par l’extra-terrestre sur l’importance de ce walkman pour lequel il a bien failli mourir et faire échouer une évasion. Quill a d’abord recours à la fable en contant l’histoire du film Footloose, brillante comédie musicale adolescente des 80’s dans laquelle Kevin Bacon faisait danser une bourgade un peu coincée du derche. Quelques notes valant tous les discours du monde, Quill embraie en mettant ses écouteurs sur les oreilles d’une Gamora réticente et perplexe et achève de la convaincre par le groove irrésistible de « Fooled Around And Fell In Love » d’Elvin Bishop. Si une relation se noue entre les deux personnages, c’est surtout à un échange entre civilisations pas si éloignées dans le fond du concert en son et lumières qui clôturaient le Rencontres du troisième type de Spielberg. Quill partage une partie de lui-même, non seulement avec Gamora, mais aussi avec l’univers tout entier. Une scène vraiment très réussie. Ce sera malheureusement la dernière.

« Le reniement n’est pas graduel, il est brutal »

Le reniement n’est pas graduel, il est brutal. Comme si James Gunn, passé l’échange entre Quill et Gamora, se retrouvait soudainement à court d’idées pour utiliser sa compilation de chansons. Où seraient-ce les cadres de Marvel qui, après avoir laissé le cinéaste faire mumuse avec ses belles idées pendant trois quart d’heures, auraient décidé de reprendre le contrôle du navire ? Toujours est t-il que l’utilisation des chansons devient dès lors purement fonctionnelle. Une scène de bar ? Y a qu’à coller « Escape (The Piña Colada Song) » de Rupert Holmes, ça fait festif. On se rassemble avant la bataille finale ? Les guitares électriques du « Cherry Bomb » feront l’affaire sans faire réfléchir. Mais le pire survient lors du climax, sommet de n’importe quoi je-m’en-foutiste. Afin de distraire le grand méchant le temps nécessaire, Quill entame une version a capella de « O-O-H Child » de The Five Staisteps en dansant comme un idiot. Si importante au début, à la fois source d’un humour sincère et d’émotions capitales, la musique n’est plus qu’une blague, une astuce un peu pourrie. La cool attitude sur laquelle le film tout entier prétendait reposer s’effondre. Après cela, pas étonnant que l’épilogue sombre dans le plus galvaudé des clichés en nous servant un montage bien sirupeux bercé par le génial mais trop utilisé « Ain’t No Mountain High Enough » de Marvin Gaye. Bref, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, circulez, y a rien à voir. Ah, et il y a une plante en pot qui danse sur « I Want You Back » des Jackson 5 ce qui est rigolo (et mignon) mais bien couillon.

Not in Love ?

Mais, comme dirait une pub qui me file des boutons, c’est pas fini. Achevons le canard boiteux en parlant du score de Tyler Bates. Fidèle de James Gunn pour lequel il a composé la musique de ses deux précédents long-métrages, Horribilis et Super, Bates est un compositeur certes loin d’être renversant mais qui, s’il s’en donne la peine, peut tout de même livrer des scores de qualité. On pense notamment à 300 et Watchmen, composés pour Zack Snyder. Dire que celui qu’il nous livre pour Les Gardiens de la Galaxie n’est pas tout à fait du même niveau est un doux euphémisme. Orchestrations rachitiques, scènes d’action en pilotage automatique et sonorités synthétiques parfois limites, le tout couronné d’un thème principal transparent et très facilement oubliable (ma vie en dépendrait que je ne serais même pas sûr de pouvoir le fredonner), ce score fait peine à entendre et conviendrait tout juste à un épisode quelconque de Babylon 5 ou de Stargate SG-1. Le constat est d’autant plus terrible qu’un déséquilibre flagrant se créé très vite entre les chansons, toutes fabuleuses quelle que soit l’usage qui en est fait, et la « musique » de Tyler Bates. Privé de l’élan que peut offrir un score d’envergure, les séquences d’action du dernier tiers, déjà pas folichonnes sur le papier, voient leur grande banalité soulignée par la paresse de Tyler Bates. Oups ! Comme quoi, il n’est parfois pas nécessaire de scruter le scénario ou la mise en scène d’un film à la loupe, la musique peut révéler bien des failles.

 

Les temps sont durs, faîtes des économies.

Trois albums édités par Hollywood Records sont parus pour accompagner la sortie des Gardiens de la Galaxie au cinéma en juillet 2014. Le score de Tyler Bates tout seul (pour les masochistes qui aime bien torturer leurs tympans), la compilation de chansons sous l’appellation Awesome Mix Vol.1 et un double album dit « Deluxe » regroupant le tout. Les complétistes se jetteront sûrement sur ce dernier mais, croyez-moi, le Awesome Mix Vol.1 suffit amplement. Les temps sont durs, faîtes des économies.

Alan Wilson

Retrouvez « Hooked on a feeling », « I’m not in Love » et « Come and Get Your Love » sur notre radio.