Le Pupitre du Fou :<br>Feel Bad Symphony (1)

Le Pupitre du Fou :
Feel Bad Symphony (1)

Il est l’un des cinéastes américains les plus respectés de ces vingt dernières années. On le qualifie de génie, de visionnaire, de formaliste obsessionnel. Lorsque l’on cherche à Stanley Kubrick un fils spirituel, son nom est sur toutes les lèvres. Ces honneurs, David Fincher ne les a pas volés. Venu du vidéo-clip, prodige de l’image, il a bâti une carrière sans fausse note. L’ambition, la rigueur du cadre et du rythme, le refus du moindre compromis et un regard d’une sombre lucidité sur la nature humaine, c’est ce que l’on retrouve dans chacun de ses films. Et parfois bien plus encore… 

Pourtant, comme Kubrick justement, Fincher est parfaitement conscient que la plus évocatrice des images n’est rien sans la musique capable de la transcender. Sans Le Beau Danube Bleu de Johann Strauss, c’est en vain que les vaisseaux spatiaux de 2001, l’Odyssée de l’espace dansent parmi les étoiles. Sans le Closer de Nine Inch Nails, l’esprit du tueur fanatique John Doe ne nous paraît subitement plus aussi malade qu’il le devrait. Sans notes, point de rêve, ni de cauchemar.

1992. Alien 3

Premier long-métrage et expérience douloureuse pour David Fincher, ce deuxième séquel d’Alien a depuis été renié par le cinéaste qui refuse d’aborder le sujet publiquement. Dommage. S’il est certain qu’il ne nous apprendrait rien de neuf sur les contraintes subies jour après jour sur le plateau (scénario en constante réécriture, budget inflationniste, ingérence quotidienne des producteurs), on serait en revanche ravi d’en savoir un peu plus sur son unique collaboration avec le compositeur Elliot Goldenthal. Auteur d’une très belle partition pour le macabre Simetierre de Mary Lambert, le musicien faisait là son entrée dans le monde des blockbusters de la plus originale des façons.

Très expérimentale, la musique d’Alien 3 reprend à son compte les plages les plus dissonantes des compositions de Jerry Goldsmith et James Horner pour les films précédents en les poussant jusque dans leurs ultimes retranchements. Forcément, comment ne pas penser à Gyorgi Ligeti et Bela Bartok lors des sanglantes apparitions du célèbre xénomorphe créé par H.R. Giger, prétextent à toutes les audaces musicales. Mais le score ne se limite heureusement pas à ces plages atonales et sophistiquées. L’émotion a également sa place lors de superbes adagios (avec des chœurs chantant en latin !) empreints d’une spiritualité faisant écho au fanatisme religieux des prisonniers de la planète Fury-161. C’est tellement beau que l’auteur de ces lignes avoue sans honte avoir eu les larmes aux yeux à de nombreuses reprises. Ecouter le score d’Alien 3 (avec ou sans les images), c’est un peu comme assister à une messe futuriste et apocalyptique dans les catacombes d’une cathédrale gothique dont les parois seraient recouvertes de sang et de rouille. Ça laisse forcément des traces.

L'adagio d'Alien 3, signé Elliot Goldenthal

1995. Seven

Chef d’œuvre absolu d’une noirceur tétanisante, Seven témoigne d’un soin maniaque quant à l’élaboration de sa bande-son. Plutôt que de se reposer exclusivement sur la musique d’Howard Shore, grondement perpétuel de cordes et de cuivres torturés, il utilise astucieusement les différentes chansons qui parsèment le film afin de rendre compte de la psychologie de ses personnages et de l’univers qu’ils arpentent. Passé un pré-générique vierge de toute musique, le film démarre par une plongée vertigineuse dans l’esprit du tueur aux sept péchés capitaux au son du Closer de Nine Inch Nails, ici sous la forme d’un « precursor mix » (plus lent et moins dansant que le morceau original, présent sur l’album The Downward Spiral). La symbiose entre les images, sales, abîmées, perturbées, de ce générique passé à la postérité et la mélodie inconfortable et malsaine imaginée par Trent Reznor est telle qu’elle se répercute jusqu’au générique final.

Discrète provocation, celui-ci est déroulé à l’envers et accompagné cette fois de The Heart’s Filthy Lessons de David Bowie, collage de riffs électriques foudroyants, de voix manipulées par ordinateur et de notes jouées avec désinvolture sur un piano mal accordé. A contrario de ces morceaux volontiers décadents, Fincher réserve aux personnages de Brad Pitt, Morgan Freeman et Gwyneth Paltrow, des standards de la soul et du jazz (Billie Holiday, Marvin Gaye, Charlie Parker, Gloria Lynne, The Statler Brothers), une musique chaleureuse et saine mais si vieille qu’elle semble prête à se briser (les craquements de ces bons vieux disques vinyles sur la bande son n’est pas un hasard) sous le poids de la folie ambiante. D’autant plus décevant est le cd de la bande originale qui omet d’inclure les morceaux pourtant essentiels de Reznor et Bowie et balance le score de Shore en fin d’album. On aurait voulu saloper notre plaisir que l’on ne s’y serait pas pris autrement !

Le générique du film sur le son de Closer to God de Nine Inch Nails

1997. The Game

Visiblement très satisfait du travail du compositeur sur Seven, Fincher s’associe à nouveau avec Howard Shore pour The Game, thriller subtil dressant le portrait corrosif d’un homme d’affaire triste, cynique et déshumanisé. Pour illustrer les mésaventures de Nicholas Van Orton (impeccable Michael Douglas) face à la compagnie tentaculaire qui chamboule son existence bien ordonnée, Shore oppose un piano solitaire à un orchestre implacable qui finit toujours par imposer son tempo. Le piano symbolise bien évidemment l’existence sans saveur de notre (anti)héros, récitant en boucle une bien triste mélopée le renvoyant à une enfance brisée et qui se termine en martelant un do qui semble bégayer, la preuve que quelque chose ne tourne définitivement pas rond chez lui.

Un score carré, maîtrisé mais tout de même un peu morne à force de vouloir coller à tout prix à l’état d’esprit d’un personnage principal aussi froid. Heureusement que le planant White Rabbit des Jefferson Airplane vient quelque peu relever l’ensemble en y injectant sa douce ironie de stoner.

White Rabbit des Jefferson Airplane relève la sauce d'une bande originale un peu terne

1999. Fight Club

De tous les films de Fincher, Fight Club est bel et bien celui qui se rapproche le plus du cinéma de Kubrick. Les trentenaires paumés qui gravitent autour du gourou Tyler Durden ne sont ainsi pas si éloignés des gangs de jeunes délinquants d’Orange Mécanique, tous piétinant de concert une société en totale déconfiture. Ces hommes qui ne savent exister qu’à travers la violence et le chaos, Fincher les observe avec la même ironie cruelle que Kubrick en son temps. La musique des Dust Brothers (les djs Michael Simpson et John King) fonctionne d’ailleurs plus ou moins de la même façon que celle de Wendy Carlos pour Orange Mécanique. Un mélange d’électronique, de récupération et d’humour noir.

Pas de musique classique cependant au menu du duo de compositeurs mais des samples, des scratches, des mélodies entêtantes et de constants changements de rythmes pour mieux jouer de la personnalité changeante et influençable de son double personnage principal. Energique et anticonformiste. Fincher étant plutôt joueur et malin, on peut même se demander si la décision d’engager deux musiciens travaillant sous une seule identité n’est pas une private joke en soi, un clin d’œil à la véritable nature de Tyler Durden. Qui sait ? Quoi qu’il en soit, l’album est indispensable même si il n’inclut pas l’énormissime Where Is My Mind ? des Pixies qui vient conclure le film.

Une fin chaotique sur la musique des Pixies

2002. Panic Room

Pur exercice de style Hitchcokien, Panic Room offre à Howard Shore l’occasion de rendre hommage (sans sombrer dans l’imitation servile) à l’immense Bernard Herrmann. Sans se départir d’une orchestration massive (attention aux murs qui tremblent !), le générique d’ouverture fait du pied à celui de La mort aux trousses sur un tempo trépidant. Privilégiant les ambiances, le score dans son ensemble se passe d’un thème principal ou de mélodies à proprement parler. Utilisés à bon escient, les cordes et les cuivres s’emploient à créer une atmosphère étouffante. En termes de tension pure, c’est diablement efficace même si, en écoute isolée, la musique de Panic Room peut se révéler assez indigeste à force d’abstraction bruyante. Pour leur dernière collaboration, Fincher et Shore bombent le torse mais ne font guère d’étincelles. Un détail en passant, c’est la première fois depuis Alien 3 que Fincher ne fait pas usage d’une ou plusieurs chansons.

Panic Room, une bande originale qui ne fait pas d'étincelles

Alan Wilson