Pablo Pico :<br>Souffle nouveau

Pablo Pico :
Souffle nouveau

Conte initiatique et poétique, Adama et le monde des souffles est une nouvelle preuve de la vitalité de l’animation française. À l’image de ce film audacieux, la bande originale signée Pablo Pico, chevauchée passionnante qui nous entraîne des falaises d’Afrique au front de Verdun. Le compositeur nous a accordé un peu de temps pour évoquer son travail sur ce long métrage.  

Adama est votre première composition pour un long métrage. Racontez-nous la genèse de cette aventure.

J’ai entendu parler d’Adama la première fois, il y a 7 ou 8 ans. À l’époque, je commençais à peine à faire de la musique de film. J’avais composé un ou deux petits courts pour les Gobelins et Simon Rouby, le réalisateur, sortait de cette école. Il cherchait quelqu’un pour réfléchir à la musique de ce projet qu’il venait de commencer avec Julien Lilti, le scénariste du film. Pour Simon, c’était important de penser au son et à la musique très tôt. Lorsque je l’ai rencontré, il y avait déjà les grandes lignes du scénario, Adama, Samba, le trajet jusqu’au front de Verdun et aussi des recherches graphiques. Nous avons très vite sympathisé et nous avons fait ensemble un court métrage, La Marche, en 2010. Cela nous a permis de travailler une première fois ensemble.

Vous étiez donc déjà là bien en amont du projet ?

Oui, très en amont. Ce n’est pas pour autant que j’ai composé la musique particulièrement tôt mais cela permet de cogiter, de mûrir le projet. C’est vraiment intéressant d’être impliqué dès le départ même si, pour finir, le travail de composition se fait presque à la fin du montage. C’est difficile d’intervenir plus tôt sauf si c’est une demande particulière du réalisateur ou que la musique doit être interprétée à l’écran par exemple. J’ai ici travaillé de manière assez classique mais tout ce temps où j’ai pu réfléchir au film, y rêver, était très important.

Adama et le monde des souffles

Au niveau de l’instrumentation, il y a ce fil conducteur, une flûte qu’on entend sur presque toutes les pistes et ce personnage, Abdou.

Abdou, c’est l’esprit des falaises, cet épouvantail qui trône dans les secteurs interdits. À la fois un esprit, à la fois un fou, à la fois un sage. J’aime beaucoup ce personnage, c’est celui qui me captive le plus, qui m’interroge. Je pense qu’il doit faire un peu peur aux enfants d’ailleurs. Dans la tradition africaine, il représente le griot, cet homme à la fois poète et musicien, qui ne possède rien et peut donc se permettre tout. Nous ne savions pas quel instrument lui affubler, on pensait à la Kora mais c’était difficile à mettre en oeuvre d’un point de vue de l’animation. Nous avons donc opté pour la flûte. Je savais qu’il existait une flûte traversière que l’on joue en Afrique de l’ouest, la flûte peule. C’est un instrument qui, à la manière d’Abdou, guide le personnage principal. C’était vraiment une exploration intéressante. Nous avons donc acheté l’instrument pour que je puisse maquetter d’emblée avec car si je voulais la mélanger avec des cordes, c’était important que je puisse m’en emparer et en comprendre le fonctionnement.

Donc vous avez pu découvrir par la même occasion de nouveaux instruments.

J’adore découvrir de nouveaux instruments, apprendre à en jouer même si évidemment je n’en jouerai jamais aussi bien que les spécialistes. En studio on a demandé à Ali Wagué, un grand joueur de flûte peule, d’apporter sa touche.

La flûte, ça peut aussi se rapporter au titre, Adama et le monde des souffles ?

Ce sont des histoires qu’on se raconte et qui peuvent permettre de trouver l’inspiration. Lorsque Adama fuit le village et se retrouve dans cette espèce de caverne, on entend des bruits de souffle. Une parte vient du son de la flûte. Dans le morceau Paname, les cordes font comme des vagues, elles s’ouvrent et se referment, c’était là aussi l’idée d’un souffle au sens large. C’est le genre de piste que j’aime bien explorer.
De la même manière, j’ai aussi utilisé le kalimba de manière très rapide, pour créer une sorte de pluie mélodique et évoquer l’élément aquatique. Dans le premier plan, Adama est sous l’eau, il y aussi le voyage en bateau, ce sont des correspondances qu’on tisse peu à peu pour échafauder le discours musical.

Le making of de la bande originale de Pablo Pico

Quels ont été le rôle des percussions ?

Les percussions c’est d’abord l’Afrique parce que c’est une des premières musique dans le film, la scène de cérémonie. Il y a les djembés, les dunduns et les percussions rituelles (tambours Bara), l’idée étant de trouver un rythme assez lourd, hypnotique, répétitif, quelque chose de pesant presque. On retrouve cette musique initiatique lorsqu’Adama est seul à Paris dans cette longue séquence où il se projette dans son village natal et se met à danser. C’était passionnant de jouer avec ça.

Des percussions qui s’estompent au fur et à mesure de l’histoire, lorsqu’il arrive vers Verdun…

À Verdun, ça pète de tous les côtés. C’est tellement impressionnant ces explosions, je ne trouve pas que ce soit pertinent d’en rajouter une couche. Je préfère que le spectateur ressente ça comme le personnage principal. Pour les dernières scènes qui succèdent à Verdun, on est dans quelque chose d’un peu irréel, c’était important pour moi de jouer sur ce temps suspendu.

Pour le personnage d’Abdou, il y a des similitudes avec Rafiki, le singe du Roi Lion. D’un point de vue musical, il me semble d’ailleurs que Zimmer utilise aussi une flûte récurrente dans cette composition.

Comme tous les enfants des années 80-90, je connais bien Le Roi Lion et j’ai un souvenir très vif de la projection. Avec tout le respect que j’ai pour le film et sa musique, ce n’était pas du tout mon inspiration. Au contraire, je voulais plutôt prendre la direction opposée mais c’est vrai que dans le film, ce singe a aussi cette liberté d’être sage et fou en même temps, de parler aux puissants et aux plus humbles.

Rafiki, griot du Roi Lion

Alors que le sujet est grave, il y a un aspect très épique dans votre composition, très entraînant…

Connaissant Simon et Julien depuis longtemps, j’avais compris que leur souhait n’était pas de faire un film moralisateur ou donneur de leçon. Le film est très juste dans ce qu’il doit raconter et en même temps il n’exprime jamais directement les choses, c’est toujours très fin. En même temps, il fallait que la musique contribue à donner vie au récit.

C’est un parcours initiatique.

Oui, c’est un conte initiatique. L’histoire d’un enfant qui devient un homme. Pour la musique, j’avais envie de trouver une certaine ampleur. Le côté épique dont vous parlez, utilisé pour la fuite du village, la poursuite du train, ma référence c’était Joe Hisaishi, les films de Myazaki où l’on retrouve ces grandes envolées. Les compositeurs japonais arrivent à bien mélanger le lyrisme symphonique à l’occidentale tout en gardant des instruments et des touches plus japonaises. Ça me plaisait de faire la même chose avec la musique africaine.

La chanson de Craonne, une source d'inspiration pour Pablo Pico.

Il y a dans cette bande originale deux titres à part « Bienvenue à l’albatros » et « La valse de Craonne ».

Pour le réalisateur, la référence ultime pour cette scène, c’est dans Star Wars, la Cantina. Pas forcément le genre de musique mais le décalage que cela créé, une rupture dans le récit. D’un côté une touche légère de l’autre, un enjeu assez fort. Il y a aussi ce mélange musical, une rencontre entre un musicien du cabaret et un musicien africain, un tirailleur qui vient taper le bœuf.

Oui c’est une très belle idée qui n’est d’ailleurs pas vraiment poussée.

C’est fidèle à l’esprit du cinéma de Simon, il ne veut pas en faire un événement. Le spectateur voit cette scène à travers les yeux d’Adama. Il découvre un instrument qu’il n’a jamais vu, un accordéon qui remplit la pièce de bonne humeur et on voit ce tirailleur qui tape sur une caisse et qui improvise. « La valse de Craonne », c’est aussi l’arrangement d’une chanson antimilitariste de la première guerre mondiale, la très belle « Chanson de Craonne ».

« Cela m’intéressait d’avoir des sonorités âpres, pas clairement identifiables »

Parlez-nous un peu du choix des instrumentistes ?

Nous avons discuté des instrumentistes assez tôt car je voulais des musiciens qui maitrisent bien l’instrument et en même temps, j’avais besoin de gens qui soient souples et capables de suivre mes directions. J’ai beaucoup travaillé en amont avec Richard Bourreau, violoniste du groupe Lo’jo et passionné de musique africaine. C’est lui qui joue la Kora et l’Imzad, un violon touareg à une seule corde que l’on entend au début du morceau « Adama ». Cela m’intéressait d’avoir des sonorités âpres, pas clairement identifiables. En studio, j’ai travaillé également avec Nicolas Montazaud, un formidable percussionniste que tout le monde s’arrache. Il y a eu aussi l’accordéoniste de Barbara, Rolland Romanelli. J’étais vraiment bien entouré.

Le grand invité de cet album, c’est Oxmo Puccino que l’on retrouve sur le titre « Au delà des Falaises » et qui prête sa voix au personnage de Djo.

Oxmo est intervenu très en amont sur l’enregistrement des voix et très en aval, au moment ou nous avons finalisé la musique. Le but était qu’il intervienne sur le générique de fin. Lorsque nous avons vu la tournure que prenait le film, nous avons senti qu’il ne fallait pas forcément prendre la direction du Hip-hop. Nous avons donc retravaillé un thème du film pour qu’Oxmo pose sa voix dessus et ainsi prolonger l’émotion du film et la réflexion du spectateur.

« Au delà des Falaises », collaboration entre Oxmo Puccino et Pablo Pico.

C’est un peu le client idéal pour ce genre d’expérience, non ?

Je pense que c’est un artiste qui aime le défi, quelqu’un de profondément curieux. Humainement et artistiquement c’était génial.

Quels sont vos projets pour les mois à venir ?

En ce moment, je compose pour une série de courts métrages d’animation, « En sortant de l’école ». Je travaille également sur des musiques pour un documentaire sur Bernard Maris, économiste de Charlie Hebdo et France Inter assassiné début janvier. Il y a aussi un long métrage d’animation qui se profile. L’animation reste ma première famille. J’ai commencé par des courts métrages des Gobelins, cela m’a ouvert des portes dans ce milieu et c’est formidable car en musique, il y a beaucoup à faire dans ce secteur. Après, j’ai aussi composé pour de la fiction et j’aime le cinéma en général, je ne suis pas attaché uniquement à l’animation. J’aime les cinéastes japonais comme Kiyoshi Kurozawa ou Takeshi Kitano, et j’aime le cinéma d’auteur qui souhaite s’adresser à un public large. C’est le cas d’Adama.

Propos recueillis par Hubert Charrier.

La musique de film Adama est le monde des souffles est à retrouver sur notre radio mais aussi sur Itunes et Deezer