Critiques

FirstMan
ClairdeLune


4,5
Par Hubert Charrier 18/10/2018

En foulant, le 21 juillet 1969, un sol immaculé, Neil Armstrong s’est imposé naturellement comme l’une des grandes figures de l’Histoire, berçant de cet exploit et en mondovision, une humanité biberonnée au bras de fer Est/Ouest, « That's one small step for man, one giant leap for mankind ». Près de 50 ans plus tard, l’exploration spatiale trouve un nouveau souffle.

Une épopée martienne, un ambitieux programme chinois, du tourisme pour privilégiés et même la création d’un village lunaire envisagé par l’agence européenne, les projets s’empilent et on en oublierait presque l’exploit banal que constitue une sortie dominicale en avion fusée. Le terme héros n’est pas galvaudé lorsqu’on évoque les pionniers de la conquête spatiale. En collant son récit et sa caméra sur les pas d’Armstrong, Damien Chazelle soulève des évidences que nous autres, aventuriers du quotidien et usagés des vols low cost, aurions presque tendance à omettre : les dangers et la folie furieuse de cette fresque. L’horizon sabré, bien coincé dans ces cercueils volants, le capiton en moins, la réalité explose en pleine gueule dans First Man, façon Dunkerque. Mais pas de musique laxative pour accompagner notre descente, la composition de Justin Hurwitz se montre plus apaisée.

Harpe et Thérémine

À la démesure du programme Apollo, le musicien répond fréquemment par l’intime, embrassant, de fait, les intentions du réalisateur. Les passages épurés et dénudés sont légion dans First Man, exacerbant la solitude d’un personnage en retrait, évitant sans cesse les confrontations, enfouissant ses émotions dans le travail ou la contemplation d’un ciel étoilé. Un costume souvent taillé à la harpe, instrument phare de l’album (Karen, Armstrong Cabin, Sextant). À la pureté et au cristallin, l’insaisissable son du thérémine fait contrepoids, mariage entre la technologie et l’humain, un équilibre fragile inlassablement questionné et qui appelle ici tout un imaginaire, façonné par l’héritage SF des années 60. Malin, l’utilisation mélodieuse et mélancolique de l’appareil apporte une teinte inédite et donne un cachet certain, notamment sur le magnifique Crater.

Hurwitz ne néglige pourtant pas le rythme et l’immersion. Sans nous étouffer, Another Egghead, Multi-Axis Trainer ou First to Dock utilisent astucieusement la répétitivité et le sound design pour nous plonger dans cette course technologique éreintante et couteuse. En guise de boite à rythme, ce souffle, qu’on imagine tout droit sorti de cette chaise multi-axes, instrument de torture entrainant invariablement vomis et malaises. Dans un autre registre, plus mélodique et minimaliste, Houston apporte aussi cette idée de répétition nécessaire à l’aboutissement du projet Apollo. Côté clin d’œil, Docking Waltz est un séduisant hommage à 2001 et un écho évident au magnifique Planetarium, morceau majeur de La La Land.

Si ce travail laissait jusqu’ici une belle impression, c’est dans son dernier tiers qu’il gagne ses galons. Outre le très beau Quarantine, conclusion idéale, resserrant le discours sur les personnages de Neil et Janet, unissant enfin nos deux entités mélodiques, c’est surtout la séquence d’alunissage, The Landing, qui magnifie toute la réflexion musicale, poussant le score dans ses retranchements, explorant la puissance et la richesse de l’orchestre. La Lune, ligne de mire de First Man, éden conquis et départ d’une nouvelle aventure. Avec ce duo, nous sommes du voyage.

First Man, bande originale de Justin Hurwitz, à retrouver en physique chez Back Lot Music