Entretiens

MathieuLamboley
Vertesmesures


Par Hubert Charrier 11/02/2019

Le monde foisonnant de Minuscule offre un terreau et une place remarquable à la composition. Pour ce deuxième long métrage, Les Mandibules du bout du monde, Mathieu Lamboley, saveur nature, livre une bande originale généreuse et enlevée.

Mêlant animation et prises de vues réelles, Minuscule reste, à bien des égards, une aventure particulière. Comment avez-vous atterri sur ce deuxième volet, Les Mandibules du bout du monde ?

Il y a tout juste cinq ans, Hervé Lavandier composait la musique du premier long-métrage, La vallée des fourmis perdues. Pour cette suite, c’est son fils Arthur qui a glissé, parmi d’autres, mon nom à Thomas Szabo et Hélène Giraud [les réalisateurs , ndlr]. C’était évidemment un projet qui m’intéressait, je connaissais la série en format court, sur France 5 et l’univers m’attirait déjà beaucoup.

L’animation reste un exercice particulier pour un compositeur avec souvent, une large place laissée à la musique. Ici, encore davantage, puisque toute cette faune est dénuée de langage. Finalement, seuls la bande-son et les bruitages viennent se mêler à votre partition.

Oui, à la différence de la majorité des films d’animation, on entend très peu de dialogues dans Minuscule, cela laisse donc une place encore plus importante à la musique, à son rôle narratif mais aussi à l’habillage sonore et au montage de Côme Jalibert, qui participe pour beaucoup à l’alchimie de cet ensemble.

Parmi les inspirations, Thomas Szabo l’évoque d’ailleurs directement, on retrouve assez naturellement une narration à la Prokoviev, avec des thèmes identifiables pour chaque espèce.

Indéniablement, il y a une inspiration classique. Vous citez Serguei Prokoviev, bien sûr, mais les références sont aussi et surtout françaises. Ravel, Debussy, Fauré, ces musiques imprègnent fortement mon écriture même si le pari était effectivement de trouver des thèmes pour chaque insecte. Dans la forme, cela peut rappeler aussi d’une certaine façon le poème symphonique. De cette base, j’ai pu ensuite dévier, enchevêtrer les idées, multiplier les effets, m’amuser avec des formes comme le contrepoint.

Tout un pan qui résonne avec votre parcours classique, une veine que vous n’avez peut-être pas toujours l’occasion d’exploiter pleinement.

Au conservatoire, on étudie de nombreuses techniques d’écriture, des langages harmoniques qui sont, parfois, difficilement exploitables. Au cinéma, un langage trop complexe peut nuire à l’image, une musique trop puissante ou plutôt trop identifiable, desservira le propos. Pour Minuscule, Thomas et Hélène me laissaient cette place, j’avais donc le loisir de me replonger dans ces acquis, qui me tiennent à cœur, une écriture plus dense que pour d’autres projets.

« Apporter une vision propre et originale »

Restait aussi une place à l’expérimentation, pas forcément dans la création de sons, mais plutôt dans l’utilisation d’instruments insolites. C’est par exemple le cas avec les mantes et l’apparition du thérémine.

Chaque instrument renvoie plus ou moins à un imaginaire. Dans l’inconscient collectif, le thérémine est connoté à une certaine extravagance, une étrangeté. Un basson, lui, peut amener une couleur un peu plus comique. A partir de ces codes, on peut s’amuser à faire correspondre le bon instrument pour le bon insecte ou la bonne situation. Vous parlez de la mante religieuse, qui dans un passage, hypnotise la coccinelle. Il fallait donc quelque chose d’un peu extraordinaire et le thérémine s’y prêtait car c’est un instrument absent de la nomenclature classique. Si mon écriture s’inscrit dans la musique savante, j’aime dépasser ce constat et apporter une vision propre et originale.

Nous l’évoquions un peu plus tôt, Minuscule s’approche presque du film muet. De fait, je suppose que la tentation du mickey mousing pouvait parfois être forte, voire exigée. Comment trouvez-vous cet équilibre fragile entre lyrisme et synchronisme, très évident à l’écran et à l’écoute ?

Voilà tout le rôle du compositeur, prendre en compte certaines contraintes, les points de synchronisations, les exigences du scénario, celles du réalisateur. Si un insecte tombe, je ne peux pas continuer la musique indéfiniment. Je me penche sur la partition, je regarde l’image, je trouve un tempo préétabli et ensuite j’indique : « Mesure 10, la mouche tombe ». Tout l’enjeu est de trouver ensuite un discours cohérent sur ces 10 mesures pour finalement aboutir au point de synchronisation. On ne part pas d’une partition complètement vierge. Vierge de notes, certes, mais pas vierge d’indications et d’intentions.

Tout cela laisse une place à un certain lyrisme. Il y a, par exemple, un thème particulièrement marquant, celui de la coccinelle guadeloupéenne. Parlez-nous de cet air qui, d’une certaine manière, charpente la composition.

Oui, on le retrouve sous deux orchestrations différentes. La première, un peu mélancolique, avec un piano et quelques cordes, La Petite Coccinelle. L’idée était de susciter une sensibilité, une poésie. C’est un thème avec une couleur très modale. Pour sa deuxième exposition, je sors un peu du cadre défini, c’est à dire une orchestration classique. La guitare flamenco et la pulsation donnent au morceau le nom d’Habanera et rappellent ainsi cette danse espagnole. Les chœurs apportent, eux, un certain lyrisme et renforcent l’émotion de cette séquence très importante.

« Il y avait cette envie de Made in France »

Une autre spécificité de cette bande originale, c’est l’enregistrement, puisque l’Orchestre national d’Île-de-France inaugurait ses nouveaux studios, consacrés à l’enregistrement de bandes originales.

Du côté des réalisateurs et de la production, la volonté d’enregistrer en France était assez forte. Les enjeux écologiques étant aussi importants dans le film, il y avait cette envie de Made in France. Je connaissais l’orchestre, certains musiciens et je savais qu’ils souhaitaient s’ouvrir à la musique de film. On a fait le pari d’enregistrer avec eux et l’expérience a été formidable, les musiciens exceptionnels et le studio parfaitement adéquat.

Peut-être planait-il aussi cette menace de l’acoustique, un point toujours délicat, trouver un lieu qui puisse donner une couleur particulière à la composition.

Effectivement, lorsque le budget suit, on a tendance à enregistrer à Londres, à Air Studio ou Abbey Road, car on est assez sûr du résultat acoustique. Ici, le pari tenait aussi dans cette interrogation car tout était signé avec l’orchestre avant que le studio ne soit terminé. Pour être honnête, nous avons pris quelques précautions. Sur certains morceaux, notamment des courses poursuites où les cuivres sont omniprésents, nous avons séparé les pupitres pour se laisser une possibilité de mixer différemment, en cas de saturation notamment. À posteriori, ce n’était pas nécéssaire, le studio supporte tout à fait les grandes formations.

Minuscule 2 : Les Mandibules du bout du monde, bande originale de Mathieu Lamboley, à retrouver en physique chez Music Box Records.